Le Critique et l’Humus

Il y a, tous les ans à peu près, un ou deux moments où je passe devant un kiosque à journaux, une affichette ou une colonne Morris et où, malgré la pluie ou le froid, je m’arrête net, et je reste les jambes coupées. Ce phénomène a beau se répéter, je ne parviens pas à m’y habituer. A chaque fois, les deux mêmes questions m’assaillent :

-« comment peuvent-ils se regarder dans une glace ? »
-« quel psy dénouera un jour l’écheveau des névroses de la critique française ? »
Comment est-il possible qu’un des plus grands génies comiques français se retrouve en couverture d’un magazine qui l’a vilipendé toute sa vie durant et qui n’hésite pas, aujourd’hui, à « effacer » cette période et à réécrire l’histoire en se vautrant dans l’hommage ? Quand ce n’est pas un magazine ou un journal, c’est la cinémathèque qui organise une rétrospective consacrée à un réalisateur de comédies ou de films de série Z qui, à l’époque, aurait pu pousser Henri Langlois à s’immoler par le feu devant tant de vulgarité ou de vacuité.
On oublie les insultes et le mépris comme on efface Trotsky des photos officielles russes. Mais surtout, cela pose question :
-Pourquoi, dans un premier temps, mépriser systématiquement la comédie et, à travers elle, un genre du peuple  (au sens de « populaire »).
-Pourquoi, dans un second temps, se renier ?
-Pourquoi, ensuite, nier qu’on s’est renié ?
Je comprends parfaitement (même si ça me dépasse un peu) qu’un critique conspue un film comme « Le Jouet » de Francis Veber, ou « Le Petit Baigneur » de Robert Dhéry. Qu’il honnisse, en son temps, telle pièce à succès de Pagnol, ou même, tiens, plus près de nous, qu’il vomisse devant les grossièretés proférées par Jean-Marie Bigard, ou le beauf incarné par Fernand Raynaud. Je comprends qu’on juge Blake Edwards en dessous de la ceinture, ou qu’un critique de 1959 soit révulsé par l’écriture de Billy Wilder et Izzie Diamond. Je comprends qu’on trouve Paul McCartney léger ou Michael Jackson « bassement commercial ».  Tout cela est normal, les critiques font leur métier. C’est leur droit, et si c’est honnête, tout va bien. Tant pis pour eux, à la limite.
Je comprendrais parfaitement que, 40 ans plus tard, le même critique dise : « Il en va des films comme de la chimie : les mêmes cause produisent les mêmes effets. Et donc, c’était de la merde, c’est toujours de la merde, ce sera toujours de la merde ».
Mais non seulement je constate —toujours sous la pluie et dans le froid, pétrifié devant la colonne Morris— que ces gens méprisent jusqu’à leur propre parole ou école de pensée (car ce ne sont pas les mêmes, dans la mesure où il s’écoule 25 ans entre pilori et hommage, mais ce sont les mêmes journaux, les mêmes institutions, les mêmes magazines), mais qu’en plus, ils n’ont même pas la dignité de faire amende honorable en place publique. Car il ne s’agit pas de dire « De Funès est un génie ». D’abord, tout le monde le sait (eux y compris, d’où leur triste névrose), on ne nous apprend rien. Mais on fait comme si tout était normal. Il ne s’est rien passé.
Ne s’agirait-il pas plutôt de dire « Nous avons insulté cet homme, nous l’avons méprisé, nous nous sommes trompés. A présent qu’il est mort, nous voulons lui rendre hommage ».
Car il semble bien que tout réside là, dans ce mot antinomique en théorie avec la comédie : le mot « mort ». Elle n’est écrite nulle part, vous ne la lirez jamais telle quelle, mais c’est une loi scrupuleusement appliquée partout en Occident, et plus particulièrement en Europe, avec une pointe très précise en France : « celui qui est aimé par les gens sera méprisé de son vivant, et, après un purgatoire d’une génération, sera célébré post-mortem ».
De Chaplin à Michael Jackson, en passant par Pierre Richard et Molière, l’humus stimule la bienveillance du critique, comme si le corps de l’ennemi, désormais inoffensif, l’amenait à baisser sa garde et à admettre qu’il est lui aussi, le critique, quelqu’un comme les autres.

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